En 1845 Rodolphe Töppfer, dont
le nom nous reste obscur malgré qu’il soit l’instigateur de l’ample mouvement,
au XXe siècle, de la bande dessinée, publie sa Physiognomonie, un manifeste qui prône l’usage narratif de l’image,
et les valeurs de celle-ci.
Inéluctablement, à la manière
des philosophes qui achèvent une comparaison en donnant à l’un de ses termes
une valeur plus élevée que l’autre là devenu son accessoire, — pensons à la
parole et à l’écriture, dont l’écriture phonétique outrepasse l’arbitraire
visuel de la lettre, parole se rapprochant de l’esprit, — l’auteur écrit que « celui
qui frappe d’emblée l’emporte sur celui qui parle par chapitres. » L’image
devient le parangon de l’impression première, originale ou du moins plus proche
de la sensibilité étrangère au domaine linguistique.
Pendant plusieurs décennies, l’image
reste cependant hors-texte, mais celui-ci entretient avec elle plusieurs
relations (ou fonctions), dont celle de légende
pour les illustrations plus dénotatives, d’allusion
dans de nombreux recueils poétiques, d’explication
pour diriger la « lecture » iconique vers un ou quelques signifiés
principaux, d’antiphrase quand le
texte s’oppose, quant au sens, à la trame narrative du dessin (voir ci-dessous
une planche de B. Rabier), etc. A l’aube du XXe siècle, la bulle apparaît et
devient, notre habitude l’atteste, la pratique essentiel de cet art.
L’intérêt est immense pour les
sémiologues, puisqu’il permet de comprendre, au sens fort du terme, ce que l’image
et l’écriture sont ou ne sont pas, leurs principes de sélection et de combinaison,
leurs valeurs dans des systèmes souvent divers.
La bande dessinée, outre ces
aspects théoriques, allude encore aux prémices d’une histoire sociale, où l’image
progressivement se détache des beaux-arts et devient encore un objet rhétorique,
au sens restreint de conviction.
Sur les douze chapitres de Physiognomonie, nous proposons la
lecture des quatre premiers ; l’ouvrage entier est disponible ici [gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8529034f]
CHAPITRE PREMIER
L’on peut écrire des histoires avec des chapitres,
des lignes, des mots ; c’est de la littérature proprement dite. L’on peut
écrire des histoires avec des successions de scènes représentées graphiquement
: c’est de la littérature en estampes. L’on peut aussi ne faire ni l’un ni l’autre,
et c’est quelquefois le mieux.
La littérature en estampes a ses avantages
propres : elle admet avec la richesse des détails, une extrême concision
relative. Car, deux volumes, écrits par Richardson lui-même, équivaudraient
difficilement pour dire avec autant de puissances les mêmes choses, à ces dix
ou douze planches d’Hogarth qui, sous le titre de Un mariage à la mode, nous
font assister à la triste destinée et à la misérable fin d’un dissipateur.
Elle a aussi cet avantage propre, d’être d’instruction
en quelque sorte, et, partant, d’une extrême clarté relative. Car tous les
volumes d’ailleurs estimables que l’on a écrits pour l’instruction morale du peuple
ou des enfants n’équivalent pas, pour dire avec autant de puissance les mêmes
choses, à cette vingtaine de planches d’Hogarth qui, sous le titre de Histoire
du bon et du mauvais apprenti, nous font assister au double spectacle du vice
paresseux et de l’honnêteté laborieuse accomplissant par leur seule force
propre des destinées si diverses.
Aussi Hogarth est-il moins un habile artiste,
qu’un moraliste admirable, profond, pratique et populaire.
CHAPITRE
DEUXIEME
A ces causes, la littérature en estampes dont
la critique ne s’occupe pas et dont les doctes se doutent peu, est extrêmement
agissantes, à toutes les époques, et plus peut-être que l’autre ; car, outre qu’il
y a bien plus de gens qui regardent qu’il n’y a de gens qui lisent, elle agit
principalement sur les enfants et sur le peuple, c’est-à-dire sur les deux
classes de personnes qu’il est le plus aisé de pervertir et qu’il serait le plus
désirable de moraliser.
Avec une bonne littérature en estampes, on
réparerait presque, et à mesure, le mal que font dans les classes inférieures
de la société tant de livres moralement vicieux et délétères ; c’est-à-dire que
du Hogarth, par exemple, y serait l’antidote victorieux du Sand, du Balzac, ou encore
du Sue, trois moralistes assurément, et qui se piquent de l’être, mais vicieux
et délétères aussi.
En effet avec ses avantages propres de plus grande
concision et de plus grande clarté relative, la littérature en estampes, toutes
choses égales d’ailleurs, battrait l’autre par cette raison qu’elle s’adresserait
avec plus de vivacité à un plus grand nombre d’esprits, et par cette raison aussi,
que, dans toute lutte, celui qui frappe d’emblée l’emporte sur celui qui parle
par chapitres.
La parodie, que l’on tente quelquefois sous
différentes formes, et que l’on peut tenter en estampes aussi, n’est pas cette
arme dont nous disons ici que, bien maniée, elle serait victorieuse. La parodie
en effet fane ou déconsidère ce qu’elle traduit en charges piquantes, et si à
la vérité elle est heureuse à faire toucher du doigt les fautes d’art, je ne
sache point qu’elle recule devant le travestissement des caractères les plus
grands, des passions les plus nobles ou des actions les plus vertueuses. Elle n’est
pas nécessairement méchante, elle est souvent spirituelle, mais c’est une rieuse
de profession, et qui ne sait que le rire appliqué à toutes choses indifféremment
est le plus gai, mais le plus niais aussi, et pas le moins à redouter de tous
les scepticismes.
L’antidote d’un roman qui attaque au profit des
liaisons illégitimes la Sainte chasteté du mariage, ce n’est pas une parodie de
ce roman, c’est un autre roman en estampes qui accepte la thèse du premier pour
en traduire aux yeux avec une verve sérieuse qui n’exclut pas le comique, les
conséquences choquantes pour le bon sens, absurdes pour la raison, pernicieuses
pour le cœur détestables pour l’individu et pour la société.
Par malheur, Hogarth est encore unique de son
ordre et dans son genre. Par malheur encore, cette alliance qu’il faut ici du
moraliste et du dessinateur, est bien rare à retrouver. Par malheur enfin, les
grands artistes qui seraient les mieux qualifiés par la portée de leur esprit et
par celle de leur talent pour inventer et pour exécuter à la fois cette
littérature travaillent pour l’art et non pour la morale, pour les expositions,
et non pour le bon gros public, y compris le peuple et les enfants.
CHAPITRE
TROISIEME
Faire de la littérature en estampes, ce n’est
pas se constituer l’ouvrier d’une donnée, pour en tirer, et jusqu’à la lie
souvent, tout ce qu’elle comporte. Ce n’est pas mettre au service d’une
fantaisie uniquement grotesque un crayon naturellement bouffon. Ce n’est pas
non plus mettre en scène un proverbe ou en représentation un calembour ; c’est
inventer réellement un drame quelconque dont les parties coordonnées à un dessein
aboutissent à faire un tout ; c’est, bon ou mauvais, grave ou léger, fou ou
sérieux, avoir fait un livre, et non pas seulement tracé un bon mot ou mis un
refrain en couplets.
Mais il y a livres et livres, et les plus
profonds, les plus dignes d’admiration à cause des belles choses qu’ils
contiennent, ne sont pas toujours les plus feuilletés par le plus grand nombre.
De très médiocre, à la condition qu’ils soient sains en eux-mêmes et attachants
pour le gros des esprits, exercent souvent une action plus étendue et, en ceci,
plus salutaire. C’est pourquoi il nous paraît qu’avec quelque talent d’imitation
graphique, uni à quelque élévation morale, des hommes d’ailleurs fort peu
distingués pourraient exercer une très utile influence en pratiquant la
littérature en estampes.
Et la preuve qu’il n’est pas besoin d’un gros
bagage de savoir ou d’habileté pour pratiquer la littérature en estampes, c’est
ce qu’il nous est advenu à nous-même ; puisque sans posséder réellement aucun savoir
acquis d’imitation graphique, et sans d’ailleurs nous être préoccupé primitivement
d’autre chose que de donner, pour notre propre amusement, une sorte de réalité aux
plus fous caprices de notre fantaisie. Il en est résulté des sortes de petits
livres appelés M. Jabot, M. Crépin, ou M. un tel que le bon gros public a
adoptés tels quels, bien amicalement. Que si ces petits livres, dont un ou deux
seulement s’attaquent à des travers ou taquinent des extravagances à la mode,
eussent au contraire tous mis en lumière une pensée utilement morale, n’est-il
pas vrai qu’ils auraient atteint bien des lecteurs que ne vont pas chercher ces
pensées là dans les sermons, tandis qu’ils ne les rencontrent guère dans les
romans ?
Quoi qu’il en soit, c’est en dessinant ces
petits livres sans savoir dessiner, et en brusquant par conséquent l’imitation
graphique des personnages qui y figurent au point qu’ils sont le plus souvent
absurdes de membres, de traits ou de stature sans cesser pour cela d’exprimer
que bien que mal ce qu’ils doivent exprimer, qu’il nous est advenu de recueillir
quelques observations physiognomiques dont nous voulons faire non pas un grand
système de plus, mais un petit livre encore. Ce qui nous y convie surtout, c’est
l’attrayant avantage que présente le procédé autographique dans une matière où
il s’agit avant tout de pouvoir s’expliquer par des exemples graphiques qui n’ont
de valeur qu’autant qu’ils sont tracés directement par la plume même de l’écrivain,
et au fur et à mesure qu’ils sont nécessaires.
Au surplus, et pour le dire en passant, dès qu’il
est question de littérature en estampes, c’est-à-dire d’une série de croquis où
la correction ne compte pour rien et où, au contraire, la clarté de l’idée,
cursivement, élémentairement exprimée, compte pour tout, rien n’est comparable
en célérité, en commodité, en économie au procédé autographique qui n’exige ni
le concours intermédiaire d’un graveur, ni que l’on dessine à l’envers pour que
l’image imprimée se retrouve à l’endroit, ni que l’on attende plus d’une heure
avant que le dessin décalqué sur la pierre soit devenu gravure et prêt à donner
mille, deux mille exemplaires. Pour plus de vitesse et moins d’embarras, nous n’avons
jamais employé, nous, que le procédé tel quel et bien grossier encore qui sert
à imprimer des factures et des circulaires, mais nous l’avons suffisamment
pratiqué pour être bien convaincu qu’il serait susceptible d’être perfectionné
indéfiniment et jusqu’au point de donner des résultats équivalents à ceux de l’eau
forte étayée de pointe sèche et de burin.
CHAPITRE
QUATRIEME
Si, au point de vue qui nous occupe, le procédé
autographique présente des avantages incontestables, le procédé du simple trait
graphique en présente de tout aussi manifestes.
En effet, bien qu’il soit un moyen d’imitation
entièrement conventionnel, en ce sens qu’il n’existe pas dans la nature et qu’il
disparaît dans l’imitation complète d’un objet, le trait graphique n’en est pas
moins un procédé qui suffit, et au-delà, à toutes les exigences de l’expression,
comme à toutes celles de la clarté. Sur ce dernier rapport, en particulier
celui de la clarté, cette vive simplicité qu’il comporte, contribue à en rendre
le sens plus lumineux et d’une acception plus faciles pour le commun des
esprits. Ceci vient de ce qu’il ne donne de l’objet que ses caractères essentiels,
en supprimant ceux qui sont accessoires, de telle sorte, par exemple, qu’un
petit enfant dénotera imparfaitement dans tel tableau traité selon toutes les
conditions d’un art complexe et avancé la figure d’un homme, d’un animal ou d’un
objet, ne manquera jamais de la reconnaître immédiatement si, extraite de là au
moyen du simple trait graphique elle s’offre ainsi à ses regards dénudée d’accessoires
et réduite à ses caractères essentiels.
Voici un homme, un oison, une charrette, voici
surtout un âne, car c’est un animal à quatre pattes, à la longues oreilles, à
grosse panse, et nul ne saurait s’y tromper ; mais colorez, achevez cet âne ;
que par ses teintes il se confonde plus ou moins avec des teintes analogues ;
que par ses formes il se combine avec d’autres formes ainsi qu’il peut arriver dans
un tableau, déjà cet âne ne sera plus, pour le petit enfant du moins, de
compréhension aussi intuitive qu’il l’est, réduit même à ces termes, c’est-à-dire
fait de quelques traits pas trop bien alignés.
Que si je romps la forme d’ensemble, la clarté
demeure la même, car outre que les caractères principaux demeurent la rupture,
à cause aussi de sa simplicité graphique, ne distrait pas de l’objet principal,
et l’œil le moins exercé supplée les lacunes du contour par leurs détails, tandis
que d’autre part ils uniformiseraient par leurs tons de grise écorce, s’harmonisant
avec la panse grise.
Un autre avantage du trait graphique, c’est la
liberté entière qu’il laisse quant au choix des traits à indiquer, liberté que
ne permet plus une imitation plus achevée. Que je veuille dans une tête
exprimer l’effroi hébété (nos. 1), l’humeur désagréable et pointue, la stupeur,
la curiosité niaise et indiscrète
tout ensemble (nos. 2, 3, 5) je me borne aux
signes graphiques qui expriment ces affections en les dégageant de tous les
autres qui s’y associeraient ou qui en distrairaient dans une imitation plus
complète. Ceci surtout permet à des malhabiles d’indiquer pas trop mal des sentiments
et des passions, en ce que c’est un secours pour leur faiblesse de n’avoir à
exprimer qu’une chose à la fois par un moyen qui devient puissant en raison
même de ce qu’il est isolé. Et notez le bien, le regard le moins exercé supplée
les lacunes d’imitations, avec une facilité et une vérité surtout qui tournent
entièrement à l’avantage du dessinateur.
Voilà, et des têtes, et un monsieur et une
dame, qui présentent au plus haut degré des traits rompus, des discontinuités
de contour pas mal négligées, et néanmoins tandis que, pour le dessinateur, ce
sont là tout autant de formes abrégées qui dissimulent avantageusement son
ânerie en fait de dessin correct et terminé, sans nuire beaucoup à la vie, à l’expression
ou au mouvement de sa figure, ce sont pour le regardant, tout autant de blancs
que son esprit peuple, remplit, achève d’habitude, sans effort et avec
fidélité. Ceci conduirait à juger qu’en fait de dessin vif, croqué, rapide, il
y a tout à gagner à être âne, et, sans que nous osions affirmer une chose si
étrange d’une manière absolue, nous irons pourtant jusqu’à dire, qu’en fait de croquis
courants destinés à mettre en lumière une idée vive et nette, le sentiment qui
trouve est plus heureux que savoir qui imite ; que la brusquerie qui fait
violence aux formes tout en enjambant les détails sert mieux la verve que l’habileté
circonspecte qui courtise les formes en se marquant dans les détails, qu’enfin
dans les sujets plaisants surtout, ou de folle fantaisie, une ânerie audacieuse
qui saute un peu brutalement sur l’idée qu’elle a en vue, au risque d’omettre
quelques traits et de briser quelques formes a le plus souvent mieux atteint le
but qu’un talent plus exercé, mais plus timide, qui s’y dirige lentement au
travers de tous les méandres d’une exécution élégante et d’une imitation
fidèle. Et au surplus, ceci explique pourquoi dans ces sortes de sujets, les
Anglais l’emportent sur le Français : c’est qu’ils sont en général dessinateurs
bien moins corrects et bien moins scrupuleux. A cette cause donc, traitant de haut
et sans grand égard les forme, ils atteignent dans leurs croquis de publicité
courante à une vigueur de gaîté bouffonne et de verve humouristique, à laquelle
ne s’élève pas communément le crayon très spirituel, mais trop strict et
correct, même dans le bouffon, même dans l’excentrique, des Français.
Cette facilité qu’offre le trait graphique de
supprimer certains traits d’imitation qui ne vont pas à l’objet, pour ne faire
usage que de ceux qui y sont essentiels, le fait ressembler par là au langage
écrit ou parlé, qui a pour propriété, de pouvoir avec bien plus de facilité encore,
dans une description ou dans un récit, supprime des parties entières des
tableaux décrits ou des événements narrés, pour n’en donner que les traits seulement
qui sont expressifs et qui concourent à l’objet. En d’autres termes, ce trait graphique,
en raison même de ce que le sens y est clair, sans que l’imitation y soit
complète, admet, demande des dispenses énormes d’accessoires et de détails, en
telle sorte que, tandis que dans une peinture achevée, le moindre discontinuité
d’imitation fait tache et lacune à la fois, dans le trait graphique, au
contraire, des discontinuités monstrueuses ne font ni tache ni lacune, alors
même qu’elles ne sont par, comme il arrive bien souvent, l’heureux emploi d’une
concision permise par le procédé et voulues par l’auteur.
Enfin, et pour en finir avec le trait
graphique, il est incomparablement avantageux lorsque, comme dans une histoire
suivie, il sert à tracer des croquis cursif qui ne demandent qu’à être vivement
accusés, et qui, en tant que chaînons d’une série, n’y figurent souvent que
comme rappels d’idées, comme symboles, comme figures de rhétorique éparses dans
le discours et non pas comme chapitres intégrants du sujet.
Dans la seconde, il s’agit du même aliboron
encore, qui devient commis voyageur, va d’étage en étage proposer l’achat d’une
métaphysique pittoresque, a l’hyperbole porte à la fois sur la multiplicité et
sur l’importunité obséquieuse de ses visites intéressées.
***
Exemple de relation entre texte et bande (Benjamin
Rabier, 1926) :






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