Excluons d’abord la pose, le trucage, etc.
Peut-on penser que la simple découpe, par le cadre, du réel implique un sens
connoté, comme si celui-là fût infusé par les mots ? Ou saurait-on plutôt
voir, à l’intérieur de ce cadre, une simple analogie, autre que celle de vaguesses
et sélections pour les œuvres de main et non d’œil seul, ou une véritable
création ?
Si l’œil ne nous donnait que des mondes nus, il
n’y aurait de regard.
I. La photographie et le
dessin
Toute
naissance est une destruction, et toute vie d’un moment, l’agonie dans laquelle
on ressuscite ce qu’on a perdu, pour le voir. — On l’ignorait avant.
Mallarmé
Barthes, dans un article devenu classique sur
la photographie (de presse), allude qu’en celle-ci il y a davantage de sens que
d’art [p.133], tout en affirmant l’illusion possible de sa dénotation en tant
qu’elle est une reproduction simplement analogique
— parallèle — du réel.
Quant à lui, le dessin serait davantage sélection à partir, mais pas forcément,
d’un réel. Comme pour la photographie de presse, extrémité puisque réduite à un
usage plus particulier, prenons pour le dessin ce qui constitue le bord opposé,
où cette sélection est, de règle, plus grande. Celui-ci peut être soit les
premiers pas de l’épure, du dessin final et de tous les détails que l’on a pu y
mettre ou omettre. S’y trouve l’esquisse. Quelquefois, l’esquisse, mais ce nom
sera impropre, pourra être la finalité même du dessin, que l’on ait extrait
(sélectionné) des essences, c’est-à-dire l’exagération des traits de la
caricature — de caricare, charger, exagérer, — ou encore minimalisé formes (et
couleurs).
La photographie, pourtant, connaît une
sélection opérée non au niveau de l’expression du contenu, mais d’abord par le
cadre, la limite dont le format, culturellement formé, constituerait un des
premiers choix du photographe. Ensuite, au niveau du contenu, si la signification
— l’image est polysémique le plus souvent — qui primera sur l’expression, il n’en
est pas moins que celle-ci connaît des sélections, comme la profondeur du champ
par exemple.
Il est vrai que la photographie s’inscrit dans
un cadre historique et idéologique défini. Si elle naît au XIXe siècle, elle
naît avec le développement de la presse, où le dessin y constitue, très
souvent, précisément l’autre extrême. Mais leurs usages ne nous concernent pas
ici.
II. Le particulier et le
général
Dessin et photographie sont, à l’image du texte
qui se particularise — ce que communément l’on appelle un style — à partir d’une
généralité, d’une idée forcément générale (« Il n’y a d’idée que le
général, d’expérience que de particulier »), une singularité. Uniques mais
reproductibles, ils sont, par rapport à la généralité, davantage du langage que
de l’individu, même si un pan de la pensée issue de la Renaissance du XIIe
siècle puis de la Renaissance plus connue du XVIe nous incline à voir dans
celui-ci l’origine de leur particularité. Ce qui les unit n’est pas une vision
ici et maintenant, mais la sélection à partir d’un monde qui le canalise vers
une idée ou vers un absurde.
Ils expriment, comme tous les arts, un dialogue
entre la généralité et la particularité, entre les topoi intelligible et
sensible de Platon, entre l’eidos et le tode ti (le démonstratif « ceci »)
d’Aristote, etc.
III. Le regard
C’est
la guerre. J’avance dans la plaine, et je me suppose sous un regard qui me
guette. — Ce qui m’importe le plus est de savoir ce que l’autre imagine,
détecte de mes intentions à moi qui m’avance, parce qu’il me faut lui dérober
mes mouvements. — Ce qui compte, ce n’est pas que l’autre voit où je suis, c’est
qu’il voit où je vais [comme sujet], c’est-à-dire, très exactement, qu’il voit
où je ne suis pas.
Lacan, Les
écrits techniques de Freud, 249
Aussi les deux arts se concentrent d’abord au
niveau de ce qui intermédiaire à la particularité et au général : en tant
que faculté, recentrant l’étude en l’individu, il s’agissait de l’imagination ;
au niveau du langage, l’on parle de jugement. Aussi lorsqu’on dit : « Ceci
est un stylo », il faut voir qu’autour du verbe attributif se distribuent les
deux variables du partiel — ceci — et du total — le stylo que l’on attribue au
premier.
En cela la photographie, sans être un langage
ni même nécessairement communication ou code, ou indice, impliquera ce premier,
l’absence du texte, la disparition de l’auteur et du « monde » qu’elle
créé davantage qu’elle ne le capture. Toute la mimésis des Anciens est là.
![]() |
| E. Stamataki, 2013 |
Par exemple, cette photographie sera lisible
autrement que l’impression première qu’elle suscitera dans l’heureuse illusion de
la possession d’un trait objectif, bien moins miroir de soi que fenêtre sur l’altérité.
Nous y regarderons, avec le prisme des figures, le monde de la culture en bas (métonymie
du bout de toit, construit), au centre celui de la nature (métaphore de la
renaissance printanière), au-dessus, au fond de toile, un autre système où le
ciel emprisonné se sait allant, mieux
que toute maison, cerisier ou pin, bien au-delà. L’on y regarderait cette métonymie
mais encore des métaphores diverses. Et la beauté, avec l’harmonie des
colorants, serait à celui qui lit ce qu’il n’y est pas, comme l’a si bien dit
Mallarmé, quelque part dans sa correspondance.


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